Steve Haldeman

Les travailleurs du sexe

Les travailleurs du sexe

Vous pouvez lire l’article, ou le découvrir en version audio avec le lecteur ci-dessous. Il est également disponible en vidéo sur ma chaîne YouTube (lien dans le menu), et sur toutes les plates-formes de Podcast.

Préambule

Je n’utiliserai pas l’écriture inclusive dans cet article, que je trouve à la fois fastidieuse à écrire, lourde à lire et littérairement peu esthétique. Au lieu de cela, j’alternerai au gré du contexte ou de mon envie.

Cela dit, je ne suis pas dupe. Je sais pertinemment que la majorité des travailleurs du sexe sont des travailleuses.

 

Cet article comporte deux parties :

– Un exposé de ma vision de ces métiers, de leurs spécificités et notamment des jugements négatifs qui pèsent sur eux.

– Deux interviews de personnes qui exercent, et qui pourront compléter mon point de vue avec leur propre sensibilité. Il s’agit de Larry, dont j’héberge le podcast depuis le mois de juillet, et Cybèle Lesperance, qui a déjà eu la gentillesse de témoigner de son expérience d’assistante sexuelle dans le podcast intitulé « Handicap et sexualité ».

Un problème de définition

Travailleur du sexe vient de Sex worker, qui est un terme utilisé pour la première fois en 1980 par Carol Leigh, une ex-prostituée américaine, militante féministe pro-sexe, et artiste. Cette expression générique est très vite utilisée dans le monde entier, pour désigner les métiers ou pratiques qui mettent en scène une prestation sexuelle, le plus souvent en échange d’une contrepartie monétaire. En résumé, les travailleurs du sexe (couramment abrégé en TdS, ou TS, mais à ne pas confondre avec TS pour Tentative de Suicide) offrent des prestations sexuelles tarifées.

Quand j’ai lu cette définition dans l’article Wikipédia dédié aux travailleurs du sexe, j’ai tout de suite pensé à la prostitution. Je me doutais que le terme TS englobe de nombreux métiers dont la prostitution n’est qu’un exemple, mais il y avait quelque chose qui me chiffonnait. En effet, si TS = prestations sexuelles tarifées, alors qu’est-ce que la prostitution ?

J’ai consulté plusieurs dictionnaires.

– Pour Le Robert, la prostitution est le fait de livrer son corps aux plaisirs sexuels d’autrui pour de l’argent, et d’en faire métier.

– Pour le Larousse, c’est un acte par lequel une personne consent habituellement à pratiquer des rapports sexuels avec un nombre indéterminé d’autres personnes moyennant rémunération.

– Pour le site cnrtl.fr, il s’agit de consentir à avoir des relations sexuelles avec des partenaires différents, dans un but lucratif, et d’en faire son métier.

Ces trois définitions comportent des différences non négligeables ! Mais quoiqu’il en soit, ça ressemble tout de même beaucoup à la définition des TS.

Par exemple, si je considère celle du Larousse ou du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, j’ai beaucoup de mal à saisir une différence avec celle des travailleurs du sexe.

Celle du Robert introduit une précision importante. La prostitution aurait pour objet de fournir du plaisir aux clients. Mais là, il y a un problème, car d’après moi, c’est aussi le cas des actrices pornos. Leur prestation, dans la mesure où elle est essentiellement un support à la masturbation, a bien pour but final de provoquer le plaisir, même si ce n’est pas celui des membres du casting des films dans lesquelles elles jouent. Or, je ne pense pas que les acteurs pornos se voient comme des prostitués. Pourtant, leur métier correspond bien à la définition de la prostitution du dictionnaire Larousse.

Et ce problème est également présent pour un certain nombre d’autres métiers qui relèvent du travail du sexe, comme celui des assistants sexuels, qui ne se considère probablement pas eux-mêmes comme des prostitués.

Dans le cadre de la préparation de son interview, Cybèle Lesperance a porté à ma connaissance la définition de jurisprudence de la prostitution par la Cour de Cassation en 1996 : la prostitution consiste à se prêter, moyennant une rémunération, à des contacts physiques de quelques natures qu’ils soient, afin de satisfaire les besoins sexuels d’autrui.

Dans l’affaire en question, des gérants d’une boutique de massage avait été condamné par la Cour d’appel, parce que les masseuses de leur établissement se livraient à des attouchements allant jusqu’à provoquer l’éjaculation des clients.

Il y a donc un souci, une sorte d’amalgame possible entre le travail du sexe et la prostitution, qui peut amener à penser que tous les métiers impliquant des prestations sexuelles sont identiques à la prostitution. Pourtant, il y a de grandes différences de l’un à l’autre.

Par exemple, dans les faits, une assistante sexuelle couche bien comme une prostituée, et pourtant le but recherché n’a rien à voir. Dans un cas, il s’agit d’aider les clients à trouver une façon de découvrir leur sexualité, et de parvenir à une forme d’épanouissement personnel, alors que pour l’autre, il s’agit de répondre à un besoin de jouissance à court terme. Si vous n’êtes pas convaincu, je vous invite à écouter ou à réécouter l’interview de Cybèle Lesperance incluse dans le podcast « Handicap et sexualité » Elle est très claire sur le sujet :

 

Sous l’appellation travail du sexe, on peut trouver les activités suivantes, la liste étant non exhaustive :

– La prostitution, qui a plusieurs visages. Par exemple, il y a les femmes qui arpentent le trottoir, et celle qui n’exercent pas sur la voie publique, et qu’on appelle généralement escort, ou call-girl.

– l’assistanat sexuel

– le métier d’acteur pornographique

– les masseuses érotiques

– les camgirls

– les stripteaseurs

– les dominatrices professionnelles

En lisant attentivement cette liste, et pour peu qu’on connaisse un peu le contexte de chacune de ces activités, on peut s’apercevoir qu’il y en a qui ne colle pas à la définition du travail du sexe, comme les stripteaseurs. On peut aussi penser que c’est le cas des dominatrices qui n’ont pas de relation sexuelles classiques avec leur client (fellation ou cunnilingus, pénétration, masturbation…). Cela dit, la jurisprudence de la Cour de Cassation estime qu’à partir du moment où il y a attouchements dans le but de procurer la satisfaction des besoins sexuels de leur client, il s’agit bien de prostitution, peu importe le type des attouchements. Or, qu’il n’y ait aucun contact physique entre une domina et son client, ça parait difficile à croire.

Cela dit, la plupart de celles avec qui j’ai pu discuter réfutent être des prostituées. De la même façon, accepter de dire qu’on est TS revient à valider un terme dont la définition est très proche de celle de la prostitution. Et c’est là que je voulais en venir. Je pense que cette promiscuité ne poserait aucun problème si ce métier n’était pas extraordinairement méprisé.

Mais alors, pourquoi les personnes qui se prostituent sont-elles mal considérées ?

Il y a un grand nombre de raisons possibles, et mes invités en donneront peut-être plus que celle que je vais exposer.

– La première qui me vient à l’esprit, c’est que cette activité est réputée facile, dans le sens ou c’est une des possibilités qui restent, pour gagner sa vie, à ceux ou celles qui n’ont pas fait d’études. Ce qui amène souvent à penser que si l’on se prostitue, c’est que l’on n’est pas capable de faire autre chose. Et que donc, supposément, on ne vaut pas grand-chose. Or, c’est faux. Beaucoup de prostituées n’exercent pas cette unique activité. Qui plus est, il y a énormément de métier dont on peut en dire autant, comme balayeur, caissier, pion, agent de surveillance, etc. Pourtant on ne pense pas de mal de ceux qui les exercent. C’est donc que l’excuse du faible niveau de compétence ne tient pas. Ce n’est donc pas pour cette raison que la prostitution est mal vue.

– La seconde raison, c’est la crainte de voir cette activité nuire à la santé publique, en propageant des maladies sexuellement transmissibles par exemple. Mais là aussi, considérer que la prostitution est responsable de cela, c’est à mon avis une mauvaise vision du problème. Car les prostituées ne sont pas idiotes, et elles sont parfaitement à même de comprendre qu’elles doivent se protéger elles-mêmes. Si elles peuvent être amenées à ne pas le faire, ou à ne pas être capable de le faire, c’est probablement pour des raisons qui n’ont rien à voir avec leur activité. J’en parle au point suivant.

– La troisième possibilité qui peut expliquer pourquoi les prostitués sont mal vus est liée à ceux ou celles qui exercent et qui n’ont pas une vie très saine. On associe souvent prostitution et drogue, mais il serait utile de se demander quel est le lien ? J’ai du mal à croire que la prostitution soit la raison principale. Au contraire, je pense que les raisons profondes qui conduisent à la prostitution peuvent être les mêmes que celles qui amènent à se droguer. C’est le contexte familial et économico-social qui est en cause, et pas la prostitution en elle-même. Par ailleurs, j’imagine aussi qu’une part non négligeable des prostitués qui se droguent ont choisi cette activité pour se payer leurs doses, tout comme ils auraient pu choisir de tomber dans la délinquance pour les mêmes raisons. Et dans cette situation, la prostitution n’est pas le problème non plus, c’est la seule solution trouvée.

– La quatrième et dernière raison, qui est selon moi la seule et unique qui fait que les prostituées sont méprisées, c’est parce qu’il s’agit de sexe. Car malheureusement, en France en particulier, tout ce qui touche au sexe est souvent problématique. Et plus précisément, on peut parler de reproduction sexuelle, de protection, d’éducation, mais dès qu’on aborde l’aspect plaisir, c’est tout de suite mal vu. Or, c’est le cœur des métiers du travail du sexe.

Pourtant, le plaisir est une chose saine et souhaitable. Il contribue à notre équilibre physique et psychologique. Mais depuis des siècles, on met des bâtons dans les roues de celles et ceux qui en font leur gagne-pain, et de ceux et celles qui veulent y avoir accès par leur intermédiaire.

La criminalisation des travailleurs du sexe.

La prostitution est le plus vieux métier du monde. Et rien n’indique qu’elle est sur le point de disparaître. Mais comme cette réalité ne correspond pas à l’idée que nos sociétés modernes se font du monde idéal, on préfère ne pas en parler, dans le meilleur des cas, ou à criminaliser ceux qui exercent, ou leurs clients, comme si cela allait suffire à faire disparaître ce qu’on estime être un problème.

Le traitement politique de la prostitution a pris plusieurs visages au cours des siècles, avec des tendances qui ont pris pour nom prohibitionnisme, réglementarisme, abolitionnisme, néoabolitionnisme, ou syndicalisme. Je ne vais pas entrer dans le détail des mesures préconisées par chacune d’entre elles, ce serait trop fastidieux. Cela dit, si vous voulez en savoir plus, je vous invite à consulter la page Wikipédia consacrée à la prostitution, dont le lien est en bas de page.

Quoiqu’il en soit, de nos jours, seule une poignée de régions dans le monde ont légalisé son exercice.

En France, depuis la loi du 13 avril 2016, l’exercice de la prostitution est toléré, mais l’achat de services sexuels est interdit. Ce qui relève selon moi d’une hypocrisie assez incroyable. Dans ce cas, pourquoi ne pas tolérer la production de cocaïne, et interdire sa consommation ? Et pour lutter contre la pollution, pourquoi ne pas autoriser la production de pétrole, mais empêcher la vente d’essence ?

Et puis qu’est-ce que ça veut dire « toléré » ? C’est permis ou ce n’est pas permis ?

J’ai consulté quelques ouvrages de référence juridique pour savoir de quoi il retourne, et je me suis aperçu que la tolérance est avant tout utilisée pour ne pas prendre de décision politique. Par essence, la tolérance est une notion floue. C’est une, je cite, « indulgence pour ce qu’on ne peut pas, ou ce qu’on ne veut pas empêcher. » (lien en bas de page)

Ce terme « indulgence » résume assez bien la position des politiques les moins répressives, et montre bien l’attitude insultante de nos sociétés envers les prostitués, qu’on traite comme des enfants turbulents.

Quelques nuances peuvent être faites cependant, notamment en ce qui concerne certains métiers du travail du sexe. Par exemple, la société est manifestement plus indulgente quand il s’agit d’accompagnement sexuel. Car dans ce cas, il s’agit d’aider des personnes, qu’on imagine le plus souvent handicapées, à trouver une forme d’épanouissement minimal, pour qu’ils remplissent un besoin essentiel qu’ils n’arrivent pas à satisfaire seuls. Dans ce cas, il me semble que certains envisageront cela comme une activité humanitaire, en quelque sorte. Et pourtant, les assistantes sexuelles seront toujours moins bien considérée que ceux qui se contentent de faire un chèque à la Croix-Rouge en fin d’année. Pourtant, il serait utile de se demander lequel des deux contribue le plus au bonheur de son prochain ?

Voilà les réflexions que je voulais partager avec vous, à propos du travail du sexe.

Je vais maintenant laisser la parole aux interviewés, qui ont une vision pratique de ces métiers. Honneur aux femmes !

J’ai maintenant le plaisir de vous faire écouter un témoignage rare, celui d’un homme travailleur du sexe, Larry.

Ce sera le mot de la fin de ce podcast.

Je remercie encore une fois mes deux invités, car parler de ces sujets n’est pas évident. Leurs témoignages n’en sont que plus intéressants et instructifs.

J’espère que ce long article aura permis de répondre aux questions que vous vous posiez peut-être, et qu’elle contribuera à éclairer ces métiers sous un jour plus réaliste et moins caricatural.

 

Liens

 

 

Notre site : https://stevehaldeman.com/

Notre histoire : La série Maître et soumise, leur histoire est un double roman BDSM, raconté pour l’un du point de vue du maître, et pour l’autre du point de vue de la soumise. Elle se compose de 4 tomes dont 3 sont déjà parus :

Ma soumise, mon amour, Tome 1 (septembre 2022)
– version e-book : https://www.amazon.fr/dp/B0BDMWCYR6/
– version papier : https://www.amazon.fr/dp/2494242002/

Mon Maître, mon amour, Tome 1 (juin 2023)
– version e-book : https://www.amazon.fr/dp/B0C9H2GYK9/
– version papier : https://www.amazon.fr/dp/2494243009/

Ma soumise, mon amour, Tome 2 (décembre 2023)
– version e-book : https://www.amazon.fr/dp/B0CQ3YG9T7/
– version papier : https://www.amazon.fr/dp/2494242029/
Mon Maître, mon amour, T2 sortira en juin 2024.

Ils sont également disponibles en version papier et e-book, dans toutes les bonnes librairies (en ligne ou en magasin) avec des couvertures différentes, les originales ayant choqué la morale.

 

Jingle du podcast : Track : Warsaw
Music by https://www.fiftysounds.com

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