Steve Haldeman

L’invité d’Evalgareth – Chapitre 4 : L’ombre froide

L'invité d'Evalgareth - Chapitre 4 : L'ombre froide

Les agents de la CIA qui se réveillèrent en premier furent ceux qui étaient dans le véhicule garé à la sortie du hameau. Ils comprirent qu’ils avaient été mis hors service et se précipitèrent vers le deuxième véhicule, où ils eurent le plus grand mal à soustraire du sommeil Leighton Carver, la responsable de l’opération, et Tom Herman, le spécialiste télécoms du groupe. Ensemble, ils s’aperçurent que leurs collègues en planque devant la maison étaient également évanouis. Lorsque Carver constata qu’Hugo Tiery s’était volatilisé, elle contacta sans tarder l’agent Paulson, qui était toujours à la base de Groom Lake. Il était alors quatre heures du matin en France, et 18 h dans le Nevada.

La description des événements convainquit Paulson que cette piste n’était pas aussi mince qu’il l’avait estimée. Il décida d’employer les grands moyens sans tarder. Dix minutes plus tard, il obtenait une couverture illimitée de toute l’Argonne, par le réseau des satellites-espions Corona de deuxième génération. Après vingt minutes d’observation dans le spectre infrarouge, les logiciels d’interprétation du service de renseignement américain indiquèrent qu’une signature thermique statique, correspondant à un individu adulte, était soudainement apparue au beau milieu de la forêt, à cinq kilomètres du village. Même si rien n’indiquait que cela puisse avoir un rapport avec l’affaire qui les occupait, Carver envoya deux agents à la rencontre de l’individu suspect. Les deux espions partirent en direction de la forêt au pas de course, mais ils étaient à peine sortis du village que celui qui surveillait la console de réception de l’image satellite s’arrêta subitement. Leur cible s’était mise en mouvement, et quelque chose clochait. Alors qu’ils regardaient la tablette tous les deux, ils reçurent un appel de l’agent Carver. Elle leur confirma que la source de chaleur était en train de se déplacer bizarrement, puisqu’elle avançait de façon rectiligne en pleine forêt, à environ soixante-dix kilomètre-heure, sans qu’aucun accident de terrain ne la freine. Elle ordonna à l’un des agents de continuer, pour inspecter le lieu où la signature était apparue, et à l’autre de revenir inspecter la maison de Hugo Tiery.

Après cela, Carver prit la route avec ses autres subalternes et, dès qu’ils furent suffisamment éloignés du hameau, ils ne se préoccupèrent plus des limitations de vitesse. Ils devaient à tout prix rejoindre et identifier cette personne qui faisait étalage de capacités pour le moins déroutantes. Tom Herman leur indiqua que la signature thermique, après avoir considérablement ralenti, se trouvait maintenant à l’arrêt près des bâtiments d’une ferme. Il leur confirma la direction à prendre, mais peu de temps après, il ne put retenir un juron. La source de chaleur avait subitement disparu. Ils étaient alors à moins d’un kilomètre de leur destination.

Lorsque les deux berlines débouchèrent à tombeau ouvert dans la cour gravillonnée, ils ne purent rien constater de remarquable. Les quatre agents se répartirent dans la cour et dans les bâtiments pour chercher l’individu fantôme, mais ils ne trouvèrent rien. Et comme leur arrivée en fanfare n’était pas passée inaperçue, ils ne tardèrent pas à être rejoints par un ouvrier agricole, apparemment éméché, qui s’inquiétait du raffut. Facilement berné par une excuse de chasse au prisonnier évadé, il se montra serviable et leur alluma l’éclairage de la cour. Là, jusqu’à l’aube, ils fouillèrent les étables, les hangars, les abords de la cour, les fossés et talus, sans rien pouvoir découvrir. Par acquit de conscience, ils photographièrent l’endroit exact où s’était tenue leur cible, juste avant sa disparition. Ils interrogèrent l’ouvrier, mais, comme celui-ci puait l’alcool au moins autant que le fumier, ils ne purent rien en tirer de crédible.

Alors qu’ils allaient repartir bredouilles, exaspérés d’avoir été les jouets d’un plus malin qu’eux, le péquenot se mit à rire.

– Si ça se trouve, vos deux guignols se baladent comme dans les bandes dessinées, chacun avec un tonneau sur la tête pour pas qu’on les voie.

Leighton Carver, qui allait remonter en voiture, fut immédiatement en alerte.

– Comment ça ? Pourquoi deux ?

– Ben y manque deux bidons, répondit le paysan. Avec ça sur la goule, vous pourriez plus les voir avec vos trucs technologiques. C’est fin, hein ? En tout cas, ça me ferait bien marrer de voir deux bidons avec des pieds se promener dans la nature.

Interloquée, Carver remonta dans sa voiture sans répondre. Sur le chemin, elle appela l’agent Paulson pour lui faire part du dénouement de la poursuite. Elle lui dit également qu’il était possible qu’il y ait une autre personne.

De retour à Bellefontaine, elle rejoignit l’homme qui fouillait la maison familiale des Tiery. Là, avec le plus grand soin et malgré l’obligation de passer inaperçue au regard de la population locale, la CIA fit main basse sur tout ce qui pouvait être intéressant. Ils emportèrent notamment la vieille caisse de Pierre Lorchel, qui contenait tous les échantillons géologiques. Malheureusement pour eux, il y manquait le cahier narrant la rencontre avec le niam, ainsi que le journal intime de la mère de Hugo. Evalgareth Pesam IV d’Aress les avait emportés. Plus tard dans la matinée, Leighton Carver se rendit à l’endroit de la forêt où la signature thermique était apparue. Elle y trouva la même chose que le premier agent qu’elle y avait envoyé, c’est-à-dire rien. Cependant, en revenant vers le village, elle rencontra un groupe d’enfants le long d’un verger. L’un d’eux attira son attention, car il arborait comme un trophée le dispositif de visée infrarouge qui avait été porté manquant. Avec persuasion, elle put convaincre le garçon de rendre l’appareil, et de lui indiquer où il l’avait trouvé.

Vingt-quatre heures plus tard, elle faisait convoyer l’ensemble des indices à Groom Lake, et restait sur place pour continuer l’enquête. Elle plaça sous surveillance la maison de Bellefontaine, ainsi que la ferme et l’ouvrier, au cas où celui-ci aurait été complice de la disparition. Elle ne pensait pas que cela puisse avoir le moindre résultat, d’autant que, si quelque chose arrivait, rien ne lui assurait que son équipe ne serait pas mise hors jeu de nouveau. Cela dit, leur principale et unique piste s’était évaporée, alors il ne lui restait plus qu’à en chercher une autre.

Dans le Nevada, l’équipe chargée d’analyser les éléments rapportés put faire quelques suggestions, mais il n’en sortit rien d’irréfutable. Les observations qui avaient été faites dans la maison confirmèrent que l’esquisse devait être utilisée par la famille Tiery depuis quelques années, mais ce n’était pas sûr. Le dessin fait au stylo sur la photo du bureau pouvait avoir été tracé récemment, et il n’était pas exclu qu’Hugo Tiery ait menti. Le contenu des tubes et des petites boîtes métalliques de la caisse se révéla être des échantillons de roche fossilifère siliceuse, d’origine sédimentaire. Or c’est de cela qu’était constitué l’ensemble du sous-sol affleurant, à trente kilomètres à la ronde autour du village argonnais. Rien ne permettait d’affirmer que cela venait d’un endroit en particulier. Sur les lunettes infrarouges furent relevées plusieurs empreintes digitales, dont une correspondait à celle de leur suspect. En effet, elle put être comparée à celle que Leighton Carver avait récupérée au bar, sur le verre qu’elle lui avait fait servir. Cependant, depuis l’avènement des imprimantes 3D, créer une fausse empreinte à coller au bout de ses doigts était un jeu d’enfant. Et les événements inexplicables qui étaient arrivés invitaient à douter de tout. Là encore, il n’y avait aucune preuve irréfutable que c’était bien leur suspect disparu qui avait tenu les jumelles. En ce qui concerne l’assoupissement des six agents, le mystère resta entier. Les analyses de sang ne permirent pas de déceler la moindre trace de substance soporifique, et comme les prélèvements avaient été faits tardivement, il était possible que le produit utilisé ait été totalement évacué par l’organisme. Les scanners, IRM et autres encéphalogrammes qui furent pratiqués ne donnèrent rien non plus.

La seule réelle découverte vint de la remarque de l’ouvrier agricole. En regardant avec attention les enregistrements de la surveillance infrarouge par satellite, la CIA s’aperçut qu’une forme mouvante était décelable. Une ombre de taille humaine, n’émettant aucune chaleur corporelle, était effectivement présente à la ferme, à côté de l’individu qu’ils avaient suivi. De plus, elle ne l’attendait pas là, puisqu’elle était visible à côté de leur cible, à partir du moment où elle était sortie du bois. Par ailleurs, les images agrandies et filtrées permirent de découvrir que les deux personnages, le chaud et le froid, étaient manifestement entrés dans ce qui ressemblait à des tonneaux, accréditant l’affirmation de l’ouvrier. Ensuite, aussi incroyable que cela puisse paraître, les deux containers s’étaient envolés.

Avec la photo de la pierre, cette vidéo fut l’unique preuve que quelque chose d’extraordinaire était arrivé sur la Terre. La CIA ne disposait donc que de très minces éléments, et il s’avéra qu’elle ne put rien trouver d’autre. L’énorme excitation qui avait gagné toutes les personnes qui avaient enquêté sur ces événements laissa vite la place à une frustration colossale. Au bout de quatre mois d’investigations supplémentaires, totalement infructueuses, l’affaire fut classée.

Paulson, convaincu qu’ils étaient passés à côté de quelque chose de capital, ne lâcha pas le morceau. Il continua l’enquête avec l’approbation de sa hiérarchie, bien qu’il ne soit autorisé à le faire que sur son temps personnel. Son acharnement obsessionnel lui valut les railleries de ses collègues, car tout portait à croire qu’il ne trouverait jamais rien.

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Le livre comporte 48 chapitres en tout.