L'invité d'Evalgareth - Chapitre 2 : Une signature remarquée
Parce que ses étudiants étaient en plein examen blanc, l’anthropologue Hugo Tiery vit ses cours de l’après-midi annulés. Du coup, il rentra chez lui plus tôt que prévu.
Alors qu’il se demandait ce qu’il allait faire, il reçut un appel téléphonique. Il s’agissait de Leighton Carver, une femme qu’il ne connaissait pas, à l’accent anglo-saxon, qui lui demanda sans plus attendre s’il était possible qu’ils se rencontrent. Comme il s’inquiétait de ses raisons, elle lui expliqua qu’elle voulait lui poser des questions et que, s’il le permettait, elle préférait ne pas avoir à en dire plus au téléphone. Ne trouvant pas de raison de refuser, il lui demanda ses disponibilités. Son étonnement s’accrut quand elle lui précisa que le plus tôt serait le mieux, et qu’elle pouvait le retrouver dans une heure au bar, en bas de son immeuble. Curieux de ces manières inhabituelles, il accepta.
Pendant l’heure qui suivit, il s’interrogea sur l’identité de cette femme. Une commerciale se serait mieux présentée, un collègue de l’université aussi. S’agissait-il d’un canular ? Quelqu’un de sa famille ? Il ne voyait ses deux sœurs qu’une fois par an, pour le repas traditionnel du premier janvier. Et puis, il aurait tout de même reconnu leur voix !
Il en était là de ses réflexions lorsque la sonnette de la porte d’entrée annonça une visite. Hugo ouvrit et découvrit un vieil homme, un Asiatique de taille moyenne, au crâne dégarni et pourvu d’une longue barbiche blanche. Ce personnage, vêtu d’un kimono noir, aurait pu passer pour un centenaire s’il ne s’était pas tenu si droit.
– Bonjour Hugo Tiery, déclara-t-il d’une voix assurée.
– Bonjour… Monsieur ?
– J’espère que vous voudrez bien me passer cette petite fantaisie, mais mon nom n’a pas d’importance pour le moment. Je suis juste venu vous poser une question, répondit-il en arborant un sourire narquois. Savez-vous ce que représente le dessin que vous utilisez en guise de signature électronique ?
– Euh… c’est juste un dessin, dit Hugo, pris de court. Pourquoi ?
– Pour rien. Au revoir Monsieur Tiery.
Il tourna les talons aussitôt, et passa l’angle du couloir de l’immeuble d’un pas vif, laissant Hugo perplexe, sur le palier. Il aurait vite conclu qu’il avait eu affaire à un hurluberlu tout droit sorti de l’asile, si celui-ci ne lui avait pas posé cette question étrange, à propos de sa marque. Ce dessin, il n’en savait pas grand-chose, sauf que son père l’utilisait avant lui et qu’il y était très attaché. À son tour, il se l’était approprié après le décès brutal de ses parents, alors qu’il avait douze ans. Il choisit d’oublier le vieil homme et sortit de chez lui, puisqu’il était l’heure de se rendre au bar.
Il n’eut pas le temps de demander au serveur si une personne l’attendait, car une jeune femme en tailleur-pantalon sombre lui fit signe depuis une table à l’écart, pour qu’il la rejoigne. Elle le remercia de s’être montré disponible, lui proposa une consommation et, sans attendre, elle posa une feuille en face de lui. C’était une copie de l’en-tête du blog que ses sœurs et lui n’actualisaient plus depuis des années.
– Vous êtes le propriétaire du site internet sur lequel j’ai trouvé cette image. J’aimerais beaucoup savoir d’où vous la tenez, cette partie en particulier, dit-elle, pointant un encart du doigt.
Hugo resta stupide un moment.
– C’est une plaisanterie ?
– Euh… non, Monsieur Tiery, je suis très sérieuse.
– Un vieux timbré vient de me poser la même question !
– Pardon ?
– Un vieil Asiatique, que je ne connais pas, est venu sonner à ma porte il y a dix minutes. Il m’a demandé ce que signifie ce dessin et il est reparti aussitôt. Je peux savoir pourquoi ça vous intéresse ?
Elle resta interdite une seconde, puis lui demanda de l’attendre avant de sortir précipitamment du bar.
Elle revint une minute plus tard, pour lui dire qu’il était primordial qu’il lui en dise un maximum, que c’était très important pour ses recherches archéologiques. Le mensonge était malhabile, mais elle avait l’air si alarmée qu’il consentit à lui dire le peu qu’il en savait.
Son père utilisait cette figure comme un sceau de reconnaissance familial. En réalité, il s’agissait plutôt d’un signe de connivence avec sa mère, pour ce qu’il s’en souvenait, mais cela, il le garda pour lui. Que ses parents aient dessiné ce truc-là comme d’autres se seraient dit Je t’aime ne pouvait avoir aucun intérêt pour cette inconnue. Par contre, il ajouta qu’enfant, il se l’était approprié et qu’il en avait fait sa marque, une sorte de signature bis.
Elle lui demanda s’il savait d’où son père tenait lui-même ce dessin, mais il ne put satisfaire sa curiosité. Par ailleurs, les questions pressantes de l’inconnue étaient accompagnées d’un tel manque de bonne volonté à satisfaire ses propres interrogations, que cela commença à l’agacer.
– Vous ne voulez vraiment pas me dire pourquoi ça vous intéresse, Mademoiselle Carver ?
– Mais je vous l’ai dit !
– C’était une fable grossière, au revoir, rétorqua-t-il.
Il se leva et sortit du bar pour entrer dans le hall de son immeuble, où il se dissimula dans l’ombre, derrière une porte en verre fumé. Qu’elle soit partie au milieu de la conversation lui avait fait croire qu’elle était allée voir quelqu’un. Et effectivement, depuis son poste d’observation improvisé, il la vit sortir à son tour, pour monter à bord d’une berline noire haut de gamme, côté passager. Le véhicule, sans signes particuliers, ne lui apprit rien sur son interlocutrice.
En remontant dans son appartement, il fit le point sur ce qui s’était passé. Et en se rappelant l’attitude du vieux bonhomme, il trouva qu’en fin de compte, c’est encore lui qui avait eu le comportement le plus étrange. Car s’ils lui avaient posé tous les deux la même question, deux choses l’étonnèrent après coup. D’abord, la concomitance des demandes faisait penser que l’Asiatique n’était pas le fou qu’il avait imaginé. De plus, autant Leighton Carver avait insisté pour obtenir des informations, autant l’étrange vieillard lui avait donné l’impression que sa réponse lui importait peu.
Ne pouvant trouver d’explications, il changea son fusil d’épaule et sortit une de ses cartes de visite. Pourquoi le dessin géométrique qu’il y faisait figurer depuis des années était-il subitement la cible d’autant d’attention ? Ça le dérangeait que des inconnus accordent de l’importance à son signe, alors que lui-même avait toujours supposé que ce n’était rien de plus que quelques traits de crayons. Incapable d’oublier ce qui venait de se passer, il se laissa emporter par la curiosité irrépressible qui avait toujours été la sienne, et décida brusquement, à 16 h, de se rendre au seul endroit où il avait quelques chances d’en apprendre plus. Il descendit donc au sous-sol pour récupérer son véhicule, et il prit la route de la Lorraine sans emporter de bagages. Il passerait la nuit à Bellefontaine et reviendrait le lendemain, il n’avait donc besoin de rien.
La maison où il se rendait était celle de son enfance, celle des années bénies d’avant le décès accidentel de ses parents, et de la valse des familles d’accueil qui avait suivi. Cet événement traumatisant, vécu à l’âge de douze ans, aurait pu en fragiliser plus d’un, mais pas lui. Par la force des choses, il était devenu adulte à cet âge-là, montrant une force de caractère et un courage peu communs. Cela avait même étonné ceux qui avaient achevé son éducation, au point d’estimer parfois que l’absence apparente de chagrin devait être imputable à une cassure psychologique profonde, dont ils avaient eu peur qu’il ne se remette jamais. Foutaise que tout cela ! Lui savait bien qu’il ne s’agissait que de son caractère. Ne pas se plaindre, ne rien céder à la facilité et chercher toujours la vérité, c’était son credo. C’est en étant toujours fidèle à ces principes qu’en dépit des difficultés, il était devenu qui il était.
En se rendant dans l’ancienne maison familiale, il espérait trouver des informations parmi les affaires de ses parents, affaires que sa sœur aînée, qui avait hérité de la maison, ne s’était jamais résolue à jeter. Pour la même raison, elle n’avait jamais envisagé de vendre, leurs parents leur ayant laissé un patrimoine suffisant pour qu’elle n’y soit pas obligée.
C’est pour obtenir son approbation qu’il l’appela en sortant de Paris. Même s’ils ne se voyaient jamais, il savait que Gwenaëlle ne l’empêcherait pas de se rendre à Bellefontaine. Elle n’avait jamais habité la maison elle-même, et n’y venait que rarement.
La surprise de l’appel passée, elle lui confirma que les voisins avaient les clés. La conversation étant dénuée de la chaleur qui aurait dû prévaloir entre frère et sœur, Hugo la remercia et raccrocha. Il se dit encore une fois que le destin ne l’avait pas gâté, pour qu’il en arrive à se sentir si étranger à ce qui lui restait de sa famille. Chacune des rares réunions avec ses sœurs lui laissait la triste impression qu’ils ne devenaient rien de plus que de vagues connaissances les uns pour les autres, alors qu’ils avaient été si proches quand ils étaient enfants. Il préféra penser à autre chose.
Il entra dans la maison sur le coup de 19 h. Après avoir rétabli l’électricité, sa curiosité l’emporta sur la faim et il entreprit des recherches sans attendre, en commençant par l’ancien bureau de son père.
Le vieil ordinateur qui s’y trouvait refusa de démarrer. À défaut, il fit l’inventaire de ce qu’il y avait dans les placards et sur les étagères. Tout était resté dans le même état depuis le décès de son père, trente-trois ans auparavant. Il y avait là de nombreux livres, du papier, divers matériels de bureau, de vieux cahiers jaunis, quelques classeurs et des cartons remplis de documents archivés. Il s’agissait de factures et de vieux relevés de comptes. Il y avait aussi les bulletins de paie de sa mère, des copies de diplômes, des dossiers médicaux, ainsi que des photos de famille. Les classeurs épais ne retinrent pas longtemps son attention, car il s’agissait de documents de synthèse, de bilans et de comptes de résultat des dernières années d’activité de son père, avant qu’il ne cède sa société. Il allait se rabattre sur les cahiers restants quand une photo encadrée, posée sur le bureau, attira son attention. Il s’agissait de ses parents enlacés. L’image dont il cherchait la signification avait été tracée au feutre, dans le coin supérieur gauche. Comme cela ne l’aidait pas, il entreprit de survoler le premier des vieux cahiers. Il s’agissait du journal intime de sa mère. Il ne résista pas à l’envie d’en lire quelques lignes. L’écriture douce et la sensibilité qui transparaissaient dans l’évocation de sa vie quotidienne furent, pour lui, comme une violente bouffée de nostalgie. Pourtant, il n’était pas venu pour cela, et il se força à continuer ses recherches. En feuilletant les pages suivantes, il ne trouva rien, comme il s’en doutait, et il fit de même avec les autres carnets par acquit de conscience. Cependant, en finissant de faire glisser les feuilles du quatrième, il crut voir une copie agrandie du fameux dessin de son père. Il retrouva la page, et comprit qu’il tenait quelque chose.
Il emporta sa trouvaille dans la cuisine parce que la faim commençait à le tenailler. Tout en mangeant un sandwich qu’il avait acheté sur la route, il lut le passage qu’il avait repéré.
Il y a trois semaines, j’ai découvert que Marc m’avait menti. Il m’a toujours laissé croire que c’est lui qui avait inventé le symbole de notre amour, sa rune, comme il l’appelle. Il me fait rire avec ses airs grandiloquents ! Quand j’ai découvert le même dessin sur une vieille caisse en rangeant le grenier, j’ai été surprise. Quand je lui en ai parlé, il a eu l’air tout gêné. J’ai essayé de lui cacher que ça m’amusait pour qu’il ne se vexe pas, et qu’il me raconte tout.
Il m’a avoué qu’il y avait un original dans sa famille. Son arrière-grand-père était persuadé d’avoir vu un lutin au début de la Première Guerre mondiale, et le dessin était tout ce qu’il avait ramené de la rencontre. Marc n’a pas pu m’en dire plus. Il se souvient seulement que, lorsqu’il était enfant, il avait entendu dire que l’obsession de son aïeul avait causé du tort à sa famille et que c’est pour ça que les gamins du village lui disaient qu’il habitait la maison du fou. C’est par esprit de contradiction qu’il s’est approprié le dessin, m’a-t-il dit avec son air de clown. Son histoire a excité ma curiosité et je suis retournée voir la caisse.
Hugo arrêta de lire à cet endroit, pour aller vérifier si la fameuse caisse existait toujours.
Le grenier était grand, et rempli d’un bric-à-brac que la seule ampoule n’éclairait pas très bien. Il lui fallut une demi-heure pour s’apercevoir que la caisse était en fait bien en vue, mais que l’épaisse couche de poussière qui la recouvrait en cachait le dessin.
De retour dans la cuisine avec son butin, il en fit l’inventaire. Il y avait des feuillets soigneusement pliés, un cahier, des éclats de roches, des petites boîtes contenant de la terre, et de vieux tubes à essai surmontés de bouchons en liège. Ceux-ci étaient remplis de mélanges liquides qui avaient décanté. Les tubes et les boîtes portaient des inscriptions codées, qui avaient probablement signifié quelque chose pour celui qui les avait écrites. Tout ce qu’Hugo put conclure, c’est que cela ressemblait à des prélèvements de terrain. Il prit le cahier et en entreprit la lecture en continuant de manger. Il se trouva que c’était le journal d’un certain Pierre Lorchel.
Deux heures plus tard, il connaissait l’histoire de son ancêtre, ainsi que l’origine du dessin familial.
Son aïeul n’avait jamais oublié le lutin. En revenant au village, il s’était montré si agité que les adultes l’avaient suivi dans la forêt. Sur ses indications, ils avaient creusé un peu, ne croyant guère à la fameuse apparition. Par contre, les corps sans vie des uhlans les auraient rassurés, car ils n’auraient plus craint de représailles. Cependant, ils ne trouvèrent rien. Pierre était souvent revenu se mettre en embuscade, la nuit, en espérant que son sauveur revienne, mais ce fut en vain. Il avait fouillé la vallée entière et creusé tout l’éboulement. Un jour, une souche déséquilibrée par ses tunnels lui était tombée dessus et lui avait cassé la jambe. À cette époque, ses parents, inquiets pour lui, avaient pensé à le faire interner en asile psychiatrique. Pour les calmer, il avait mis un terme à ses activités. Il avait néanmoins repris ses recherches à l’âge adulte, de façon plus organisée, plus scientifique. Ses études d’ingénieur des ponts et chaussées lui avaient permis de faire des tests sur les nombreux échantillons qu’il avait collectés, et dont la boîte ne contenait que ceux qui lui avaient paru suspects. Les dernières lignes, écrites à un âge avancé, faisaient le constat amer de son échec. Elle témoignait de sa tristesse de n’avoir pu retrouver l’être à qui il était persuadé de devoir la vie, car il était convaincu que c’était bien lui qui avait provoqué l’éboulement salvateur.
La nuit était déjà bien avancée quand Hugo referma le cahier. Dubitatif, il entreprit de faire le point.
Même en admettant que tout ce qu’il venait d’apprendre était vrai, il n’était pas plus avancé. Certes, il savait maintenant d’où venait sa signature, mais il n’avait toujours aucune idée de ce qu’elle signifiait. Par ailleurs, même si son ancêtre avait bien vu un lutin, il n’avait aucune preuve.
Soudain, le carillon de la porte d’entrée sonna. Hugo, surpris, regarda l’horloge comtoise. Elle indiquait deux heures du matin.
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Les chapitres suivants seront publiés selon le calendrier suivant :
- Prologue
- Chapitre 1 : Une signature remarquée
- Chapitre 3 : Des réponses dans la nuit
- Chapitre 4 : L’ombre froide – le 8 mai.
Le livre sortira en juin, avec 48 chapitres en tout.