Steve Haldeman

L’invité d’Evalgareth – Chapitre 3 : Des réponses dans la nuit

L'invité d'Evalgareth - Chapitre 3 : Des réponses dans la nuit

Alarmé par cette visite inattendue, Hugo alla vérifier de qui il s’agissait. Par la lucarne du vestibule, il reconnut le vieil Asiatique qui était venu le voir plus tôt dans la journée. Le fait qu’il se tienne sur le pas de sa porte à cette heure le rendit plus énigmatique encore, et même inquiétant. En plus, en dépit du fait qu’Hugo se soit approché à pas de loup et qu’il soit resté dans le noir, le mystérieux bonhomme le regardait droit dans les yeux.
– Oui, je vous vois, dit-il. Ouvrez-moi, je ne vous veux aucun mal.
Qu’un vieux pépé à barbiche veuille le rassurer fouetta son orgueil, alors, en dépit des circonstances, il ouvrit la porte.
– Qu’est-ce que vous faites là ? Vous m’avez suivi ?
Le visiteur, souriant, entra avant même d’y être invité.
– Vous permettez ? dit-il, en refermant la porte de la maison. Je ne tiens pas trop à ce que l’on me voie.
– Mais qui êtes-vous à la fin ? Et que faites-vous là ?
– Je viens justement vous le dire. J’ai d’ailleurs beaucoup de choses à vous apprendre, et j’espère qu’en retour vous consentirez à m’aider, mais d’abord asseyons-nous, vous voulez bien ?
Hugo, de plus en plus décontenancé, suivit, ou plutôt poursuivit le vieil homme sans gêne jusque dans le salon.
– Bien, dit ce dernier, une fois assis. Je n’ai pas beaucoup de temps devant moi, aussi il serait utile que vous compreniez vite qui je suis, Monsieur Tiery.
Hugo approuva du chef, tout en se disant qu’il mettrait ce vieil Asiatique dehors s’il n’était pas convaincant. Soudain il tressaillit, effrayé par la figure du vieillard qui s’était effacée pour laisser la place à une autre. Elle se matérialisa quelques secondes avant de changer à plusieurs reprises.
– J’ai plusieurs noms, et les apparences qui vont avec, dit le visiteur.
Hugo, en reculant, heurta un guéridon et s’affala avec fracas. Il se redressa aussi vite qu’il le put et passa sa tête par-dessus le canapé pour ne pas perdre de vue le monstrueux visage.
– Qu… qu… qui êtes-vous !?
La tête cessa de changer quand une figure exotique apparut.
– Je m’appelle Evalgareth Pesam IV d’Aress.
– Comment ?!
L’étranger répéta.
– J’ai entendu, je ne suis pas sourd ! dit Hugo. Qu’est-ce que vous avez fait avec votre…
Hugo montra le visage d’une main agitée.
Celui-ci reprit l’apparence du vieil Asiatique.
– Je suis désolé de vous avoir alarmé de cette façon, mais je n’avais pas le choix. Comme je vous l’ai dit, je suis pressé, et il fallait vous donner des preuves rapidement. Si vous voulez bien vous calmer, je vais vous expliquer.
Hugo, sur ses gardes, s’approcha un peu pour mieux le dévisager.
– Comment avez-vous fait ça ?
– Ce serait difficile à expliquer, répondit le visiteur, qui ne se formalisa pas d’être détaillé. Comme je vous l’ai dit, je m’appelle Evalgareth Pesam IV d’Aress. Cela veut dire que mon prénom est Evalgareth, que le nom de ma mère est Pesam, que je suis son quatrième enfant et que je suis né sur la planète Aress. Je ne suis pas humain, je suis un élérif.
Hugo resta interdit.
– Sans rire ? Et qu’est-ce que vous me voulez ?
– Je suis venu vous voir pour deux raisons. La première a un rapport avec l’histoire que vous venez de lire. Elle m’a beaucoup intéressé et j’espère que vous saurez retrouver l’endroit où votre ancêtre a rencontré le niam. C’est l’espèce de la créature, précisa-t-il.
– Mais… comment savez-vous ?
– J’ai lu par-dessus votre épaule, à travers la fenêtre, dit le vieillard. J’ai une bonne vue, ajouta-t-il en souriant.
Hugo resta inquiet de ce que ce Evalgareth était, mais il semblait avoir des réponses. Même si ce qu’il disait paraissait incroyable, c’était suffisant pour que sa curiosité naturelle prenne le dessus.
– Un niam ?
– Un niam, en effet. Je cherche où il se cache depuis bien longtemps, et jusqu’à présent, je n’avais jamais été aussi près du but. Alors je vous en prie, Monsieur Tiery, savez-vous où se trouve l’éboulement ?
Hugo ne répondit pas tout de suite. Il avait été tenté, dans l’après-midi, de prendre le visiteur pour un imbécile heureux, mais, outre son tour de passe-passe stupéfiant, il y avait maintenant trop de choses qui ne correspondaient pas à cette hypothèse. Ce que savait ce vieillard, et le but précis qu’il semblait poursuivre, étaient très intrigant. De toute sa vie, Hugo n’avait jamais pu résister à l’attrait d’une énigme, et celle-là était de loin la plus captivante à laquelle il ait jamais eu affaire.
– Monsieur Tiery ?
– Oui. Je pense savoir de quel endroit il s’agit.
– Dans ce cas, je vous serais infiniment reconnaissant de m’y amener. Je répondrai à vos questions sur le chemin.
– Vous voulez y aller maintenant ? Vous n’avez pas l’impression d’exagérer ? De toute façon, on n’y verra rien à cette heure !
– Cela n’a pas la moindre importance pour moi, et en ce qui vous concerne, la CIA pourra pallier votre cécité.
– La CIA ? Mais qu’est-ce que vous baragouinez ?!
– Venez, vous verrez, mais prenez de quoi vous couvrir, il fait assez frais dehors.
Il se leva prestement et sortit de la maison avec une démarche aérienne, comme si l’âge n’avait pas prise sur lui. D’un pas rapide, il passa le portillon, sortit du jardin et se dirigea de l’autre côté du chemin qui rejoignait la rue. Là, sous les branches basses d’un bouquet de sapins, il s’accroupit. Hugo, qui n’avait pu s’empêcher de le suivre, distingua deux formes humaines allongées et immobiles. Le vieillard prit quelque chose sur l’un d’eux, qu’il tendit à Hugo.
– Avec ces jumelles infrarouges, vous n’aurez pas de mal à vous orienter.
– Mais qu’est-ce qu’il se passe ici ! Qui sont ces deux types ? Ils sont morts ?!
– Non, bien sûr que non ! Ils sont juste endormis. Ce sont des agents de la CIA, comme ceux qui sont venus vous voir cet après-midi, juste après que je vous ai rendu visite. Il y en a d’autres à l’entrée du village.
– Et qu’est-ce qu’ils font là ?
– Ils cherchent des réponses, eux aussi. Que je vous aie questionné à propos de votre signature, juste avant qu’ils ne vous rencontrent, les a sérieusement inquiétés. Vous aussi d’ailleurs, et c’est ce que j’espérais, mais je n’imaginais pas que votre curiosité vous aurait poussé à trouver ce que je cherche aussi vite.
– Vous vous rendez compte dans quelle panade vous me mettez ! Et c’est quoi ce signe d’abord ? Pourquoi les intéresse-t-il eux aussi ?
– Mettons-nous en route, je vais vous expliquer toute l’histoire sur le chemin.
– Mais ! Vous croyez que je vais vous suivre comme ça ?!
– Eh bien, techniquement, c’est moi qui vais vous suivre, dit Evalgareth en souriant. Je suis persuadé que vous n’allez pas rester là avec toutes vos questions sans réponses.
Hugo hésita, puis grommela avant de rattraper l’extraterrestre présumé. À peine l’eut-il rejoint que celui-ci commença son histoire.
– Le signe que vous utilisez depuis des années représente une constellation. La civilisation dont je fais partie compte de nombreux mondes habités, dont l’essentiel a été colonisé. L’habitude a été prise de représenter chaque colonie par un symbole. En général, celui-ci correspond à la constellation dans laquelle se trouve la planète colonisée, vue depuis la planète où est apparue l’espèce qui l’occupe.
– L’espèce ?
– Oui, il y a plusieurs espèces intelligentes, dont les niams. Comme je vous l’ai dit, je cherche l’un d’entre eux. Le signe que vous utilisez est celui de la constellation d’Escarpe, dans laquelle se trouve votre planète, vue depuis Uriens, leur monde d’origine. Le point du dessin correspond à la position de la colonie, de la Terre donc.
– Une colonie sur Terre ?
– Ce n’était pas vraiment une colonie. Il n’y a eu que quelques individus qui n’étaient pas destinés à rester ici, mais certains d’entre eux ont voulu s’installer tout de même et j’ai dû les déloger. Malheureusement, pendant cette opération, des preuves de leur présence ont été éparpillées. L’un d’eux, un éclat de condensateur, a été retrouvé en mer il y a peu. Or il présentait encore des propriétés extraordinaires pour les terriens, au point d’attirer l’attention de l’agence de renseignement américaine. La mienne également, l’objet étant devenu repérable hors de l’eau. Dessus figurait l’emblème colonial, le même que celui dont votre arrière-grand-père a gardé le souvenir. Ce qui explique l’intérêt que l’on vous porte. Comme je vous le disais, lorsque j’ai procédé à l’évacuation de ces quelques niams, j’ai compris que l’un d’entre eux s’était caché, et jusqu’à présent je n’avais pas pu le retrouver. C’est l’enquête de la CIA, que je surveillais, qui m’a donné la piste qui menait à vous.
Ils avaient déjà passé l’orée de la forêt et Hugo, obligé de marcher d’un bon pas pour suivre le rythme du vieux, était en train de digérer tout ce qu’il venait d’entendre. Peu après, ils approchèrent d’un croisement du chemin.
– À droite, indiqua Hugo.
Malgré l’obscurité grandissante du sous-bois, il ne ressentit pas le besoin de s’équiper des lunettes infrarouges. Ses yeux avaient eu le temps de s’habituer au noir si bien qu’il lui vint l’idée de laisser tomber l’appareil au sol. Le mystérieux personnage ne lui inspirant pas une confiance aveugle, cela permettrait peut-être à quelqu’un de suivre leur piste.
Ils s’enfoncèrent dans la forêt jusqu’à ce qu’ils arrivent au niveau de la vallée où le ruisseau faisait de larges lacets. Là, Hugo hésita plusieurs fois. Autrefois, il avait connu tous les vallons et ravins alentour comme sa poche, mais cela faisait plus de trente ans qu’il n’était pas revenu à cet endroit. Ils parvinrent néanmoins à l’éboulement, dont les contours avaient été effacés par le temps. Enfant, Hugo n’avait pas compris qu’il s’agissait d’un glissement de terrain. C’est la lecture du cahier de son aïeul qui lui avait rappelé ce lieu particulier de la forêt, qui l’avait toujours étonné.
– C’est ici, si je ne me trompe pas.
Le vieillard balaya la zone du regard puis, en silence, alla se positionner à différents endroits. À chaque fois, il fixa le sol avec une attention redoublée. À la cinquième reprise, Hugo le vit entrer dans le ruisseau, et reprendre sa méditation avec de l’eau jusqu’aux chevilles. En le voyant ainsi, il ne put s’empêcher de le trouver ridicule.
– Il n’y a rien, si ?
– C’est là.
Son étrange compagnon tendit le bras vers le sol et l’air vibra légèrement. Un grondement sourd se fit entendre et un trou cylindrique s’ouvrit devant lui. Il s’élargit jusqu’à ce que son diamètre mesure un peu moins d’un mètre. Médusé, Hugo s’approcha pour voir que le tunnel formé s’enfonçait de biais dans le sol. Malgré sa paroi luminescente, le fond n’était pas visible. En plus, l’eau contournait l’ouverture comme par magie, sans tomber dans l’abîme.
– Si vous êtes assez téméraire pour me suivre, des réponses vous attendent en bas, dit le vieux bonhomme, avant de disparaître dans le trou.
Hugo approcha du bord. Les contours de l’ouverture étaient si nets qu’on les aurait dits irréels. Du fond, la voix du vieux lui parvenait, qui lui disait qu’il n’y avait rien à craindre. Après quelques hésitations, il se laissa glisser à son tour, descendant bien plus vite qu’il ne l’aurait voulu. Le contact avec la surface du tube était déroutant et il était impossible de freiner sa descente. L’arrivée fut brutale, mais pas dangereuse.
En bas, Hugo reporta son attention sur le vieux.
– Evalgareth, c’est ça ?
L’étranger à l’apparence asiatique sourit.
– C’est bien ça.
Puisque le passage se refermait, Hugo concentra son attention sur l’endroit où ils avaient abouti. Il s’agissait d’une petite pièce carrée au plafond bas. La faible lumière qui y régnait provenait de grandes taches laiteuses sur les murs.
Accroupi, il suivit son guide.
– Qu’allons-nous trouver ici ?
– Nous verrons. Voilà déjà les trois cavaliers que votre ancêtre suivait.
Dans un coin de la pièce étaient étendus trois squelettes abîmés, encore vêtus des restes de leur uniforme. Il y avait aussi leurs armes brisées.
– Cela explique pourquoi ils n’ont jamais été retrouvés, déclara le vieillard. Je ne suis pas étonné qu’ils aient été retirés de l’éboulement.
– Pourquoi ?
– Hum… J’imagine que le niam qui vivait ici ne désirait pas laisser de traces qui auraient pu étayer l’histoire de votre parent. Par contre, je ne comprends pas qu’ils aient été abandonnés là. Avançons.
Evalgareth se dirigea vers le côté opposé de la pièce et pratiqua une ouverture dans la paroi, de la même façon qu’il avait créé le trou d’accès. Les bords de l’ouverture enflèrent alors que la matière s’écartait pour livrer passage.
Passé de l’autre côté, la paroi se referma et Hugo constata qu’elle avait repris une consistance pierreuse. En se retournant, il vit que c’était son guide qui, en touchant les murs, créait les taches lumineuses. Il essaya d’en faire autant, mais cela n’eut aucun résultat.
L’endroit où ils avaient abouti était plus grand. Il n’en voyait pas l’intégralité, la lumière diffuse n’étant pas suffisante pour la révéler. En tous les cas, ils pouvaient tenir debout et ils avancèrent le long de la paroi incurvée. Evalgareth avança assez vite puis, alors que la paroi n’avait pas changé, il créa une ouverture similaire à la précédente. Ils entrèrent dans une pièce au plafond aussi bas que la première, où il créa des taches de lumière plus vives. Hugo vit la silhouette de dos et cela suffit pour qu’il reconnaisse le niam, à la description fidèle qu’en avait faite son aïeul. La créature était assise sur un fauteuil étrange, et elle était figée. Evalgareth s’approchait d’elle quand il s’arrêta subitement.
Il resta sans bouger un long moment.
Hugo l’interpella, mais il lui fit signe de se taire.
Après quelques minutes, il sortit enfin de son mutisme.
– J’ai trouvé ce que je cherchais. Nous pouvons partir, déclara-t-il d’un air grave.
– Comment ça ? Et lui ?
Un air peiné passa furtivement sur le visage de son guide.
– Il est mort depuis longtemps.
Hugo s’approcha du piédestal et regarda le visage de la créature, qui n’avait pourtant pas l’air momifiée.
– Vous le connaissiez ?
– Oui. C’était un ami.
– Et vous voulez partir comme ça ? Vous ne… enfin, vous le laissez là ?
– C’est la meilleure chose à faire pour le moment.
– Ah… Je suis désolé.
Le vieillard fixa Hugo et, pour la première fois, il sembla véritablement affecté par les nombreuses années qu’il semblait avoir. L’impression ne dura pas, et il se redressa.
– Allons, venez maintenant. J’ai une proposition à vous faire.
– Une proposition ?
– Dehors, Monsieur Tiery. Venez !
Hugo dut suivre le train rapide d’Evalgareth.
Le long du tube d’accès reformé, il glissa aussi vite qu’à la descente. À peine posée sur la paroi, sa main fut entraînée, et le reste de son corps avec. Il ne comprit pas comment cela arrivait, mais il eut l’impression de tomber alors qu’il remontait une pente bien raide. À l’extérieur, il trouva son guide absorbé dans l’observation des alentours. Il se tourna vers lui alors que le trou se refermait.
– Mon cher ami, êtes-vous convaincu de ce que je vous ai dit jusqu’à présent ?
Hugo resta coi un moment. Il était en train de se demander où tout cela allait le mener.
– Même pas un peu ? dit Evalgareth.
– Si, bien sûr.
– Je vais quitter votre planète maintenant, et je vous propose de venir avec moi. Je me renseigne à votre propos depuis tout à l’heure. Via l’ensemble de vos réseaux, ajouta-t-il, alors qu’Hugo se montrait sceptique. Je crois savoir que vous avez assez peu d’attaches familiales. C’est bien le cas ? Par ailleurs, là où je désire vous emmener, votre curiosité aurait largement de quoi être rassasiée. Vous savez, Imholt est une planète absolument superbe, même comparée à la Terre, et vous auriez la vie éternelle pour en profiter.
– La vie éternelle ?
– À peu près, oui. En tous les cas, plus de vieillissement et plus de maladies. Vos vingt ans vous manquent ?
– Vous me faites des promesses tentantes, c’est sûr ! Mais je sais que rien n’est gratuit. Et puis je me demande si, par hasard, vous voudriez m’empêcher de parler de tout ce que j’ai vu.
Le vieux sourit.
– Mais parler de quoi ? Qu’au fond d’un trou imaginaire, il existe une base secrète qui cache un squelette d’extraterrestre ? Il me semble qu’un membre de votre famille s’y est déjà essayé, et ça ne lui a pas beaucoup réussi !
Hugo fit la grimace.
– C’est vrai.
Il réfléchit un instant.
– Que faites-vous sur Terre ? Et pourquoi me proposer de venir avec vous ?
– Je suis sur votre planète pour la protéger, afin qu’un jour vous puissiez intégrer ma civilisation galactique dans les meilleures conditions possibles.
Hugo réfléchit un moment, dubitatif.
– Admettons. Mais pourquoi m’emmener ?
– Il est utile de voir comment un terrien peut s’habituer à un monde différent, dans un environnement technologique plus évolué. Nous avons beaucoup d’avance sur vous, plus de quatre mille de vos années.
– Quatre mille ans ! dit Hugo, songeur. Vous voulez un cobaye, c’est ça ?
– Je n’envisage pas de vous disséquer, si c’est à cela que vous pensez, répondit Evalgareth en souriant. Prenez cela comme une nouvelle vie, et une belle opportunité. Ce ne sera pas simple, mais vous serez considéré comme un hôte de marque. Et puis vous seriez un ambassadeur de l’humanité et vous pourrez informer librement vos semblables, quand le temps sera venu. Lors du premier contact officiel, les terriens pourraient trouver votre aide précieuse, et vous apporteriez la preuve de nos bonnes intentions.
– Et pourquoi est-ce que vous ne voulez pas établir ce contact maintenant ? Nous ne sommes pas prêts, c’est ça ?
– Il y aurait énormément à dire à ce sujet, Monsieur Tiery, mais le moment est mal choisi. Quoi qu’il en soit, je ne vous force pas la main, c’est votre choix. Sachez cependant que votre bien-être sera pris en charge, comme je vous l’ai dit.
Le silence s’installa quelques secondes.
– Vous me donnez combien de temps pour y réfléchir ?
– Bien peu, j’en ai peur. Les agents de la CIA sont sortis de leur léthargie et je les soupçonne d’avoir suivi votre signature thermique par satellite, puisqu’ils ne peuvent pas détecter ma présence. Je suis leur progression en ce moment même et, à la vitesse où ils vont, ils seront là dans dix minutes. Je ne les attendrai pas, et je ne suis pas sûr qu’ils se montreront très courtois lorsqu’ils vous trouveront. Ces gens-là feraient n’importe quoi pour obtenir des réponses ! Vous venez ?
– Comme ça ? Tout de suite ?
– Je vais chercher un moyen de locomotion. Si vous voulez bien m’accompagner, vous aurez le temps du trajet pour vous décider. Pour commencer, passez dans mon dos et accrochez-vous à mes épaules.
Hugo fut encore une fois dérouté par le vieillard. Il obtempéra néanmoins. À peine eut-il pris position, que ses pieds décollèrent du sol.
– Restez calme, nous n’allons pas loin.
Qu’il ait l’air pataud ne l’effleura même pas, car ils prirent de la vitesse et filèrent en silence entre les arbres et les gros buissons. De cette façon, ils franchirent quelques vallons et atteignirent l’orée de la forêt. Là, Evalgareth rejoignit le plancher des vaches.
– Nous y sommes presque, c’est là, dit-il en montrant une ferme isolée.
– Vous avez caché votre vaisseau spatial dans une étable ?
– Pas vraiment.
– Un téléporteur ?
– Venez, répondit l’extraterrestre en souriant.
Il sauta facilement par-dessus la clôture et traversa la prairie d’un bon pas. Il contourna le premier bâtiment de l’exploitation agricole et se dirigea vers l’un des hangars. Il s’y trouvait deux tracteurs, une moissonneuse et divers attelages. À l’entrée, près d’un atelier, une rangée de gros bidons de semences en plastique étaient alignés. Evalgareth se dirigea droit dessus. Il tapota les deux premiers qui se révélèrent vides, et ôta leur couvercle dont il démonta le système de fermeture métallique. Il inspecta la base de ces containers, ainsi que l’intérieur. Apparemment satisfait, il sortit de ses poches deux boîtiers plats. Il en introduisit un dans chacun des bidons et les fixa à mi-hauteur. Dans l’un des deux, il mit également un second dispositif qui vint adhérer à la surface plastique et y perça un petit trou. Cela fait, il se dirigea vers un ballot de paille à proximité et en arracha une grosse gerbe qu’il enfourna dans le fond du bidon qu’il avait doublement équipé. Enfin, il se retourna vers Hugo.
– Mon cher, voici votre vaisseau spatial !
Hugo regarda les bidons, puis sous le hangar, et dans la cour.
– Où ? finit-il par demander.
– Sous votre nez, répondit malicieusement Evalgareth. Celui-ci est le vôtre, ajouta-t-il en désignant le bidon percé. Je n’ai pas besoin du kit atmosphérique.
Hugo jeta un œil sur les deux bidons.
– Vous vous moquez de moi ? C’est le genre de blague qu’on apprécie sur votre planète ?
– Je m’attendais à votre surprise, et j’avoue qu’elle m’amuse, Monsieur Tiery.
– Bon. J’imagine que j’aurais pris plaisir à me payer votre tête si j’avais été à votre place, dit Hugo en souriant à son tour. Alors, il est où votre vaisseau ?
– La première étape du voyage nous conduira sur la Lune, répondit Evalgareth. Cela prendra six heures environ.
Tout en parlant, il grimpa dans le bidon sans paille.
– Je suis désolé pour le manque de confort, mais la furtivité est à ce prix. Je ne pouvais pas prendre le risque que mon véhicule soit découvert, c’est pour cela qu’il est resté sur votre satellite naturel, mais ne vous inquiétez pas, nous serons en sécurité là-dedans, même si vous en sortirez avec quelques courbatures.
Alors qu’Hugo regardait Evalgareth avec un air médusé, celui-ci s’accroupit pour entrer complètement dans le tonneau de plastique, qu’il referma en reposant simplement le couvercle dessus. Le bidon bougea encore un peu alors qu’Evalgareth devait s’installer, puis, subitement, il se mit à léviter à une dizaine de centimètres du sol.
– Sérieusement, vous allez me faire croire qu’avec quatre mille ans d’avance, vous n’êtes pas capable de faire mieux qu’une poubelle en plastique comme vaisseau spatial ?
– Vous ne vous posez pas la bonne question, lui répondit la voix assourdie d’Evalgareth. Dans combien de siècles croyez-vous que les terriens seront capables d’envoyer un de leurs congénères sur la Lune, à bord d’une simple poubelle, comme vous dites ? Mais trêve de bavardage, les agents de la CIA sont pugnaces. Un de leurs véhicules est à moins de trois kilomètres d’ici et il roule vite. Ils vous ont pisté, et comme je vous l’ai dit, je ne les attendrai pas. Vous avez moins d’une minute pour vous décider. Ensuite, je pars, avec ou sans vous.
Stressé, Hugo se résuma la situation le plus vite possible. L’énergumène qui l’attendait lui avait donné des preuves tangibles qu’il était bien un extraterrestre. A priori, il ne lui voulait pas de mal, car les pouvoirs qu’il avait déployés jusque-là montraient bien qu’il pouvait disposer de lui sans difficulté. Or Evalgareth se montrait affable, même si les raisons qu’il avait invoquées pour l’emmener manquaient de précision. En résumé, il fallait partir tout de suite ou pas du tout. C’était donc sans pouvoir prévenir ses sœurs, et cela signifiait probablement qu’il n’aurait plus jamais l’occasion de se rapprocher de la seule famille qui lui restait. En contrepartie, il pouvait échapper à la vieillesse et à la maladie. Cet argument faisait mouche, évidemment, mais le plus motivant pour Hugo, c’était l’accès à des réponses qu’il n’obtiendrait jamais autrement. Apparemment, il y avait d’autres planètes habitées, d’autres races intelligentes et manifestement très semblables, vu l’allure de cet Evalgareth, et puis des technologies sûrement époustouflantes et tout un tas d’autres choses inimaginables.
– Je vais devoir partir, car ils approchent, insista Evalgareth.
Hugo, que la pression de ce parfait inconnu énervait, avait le cerveau en ébullition. Aucune des deux solutions qui s’offraient à lui n’était facile, et ce serait un déchirement quoi qu’il arrive. Jusqu’à présent, la vie n’avait pas été tendre avec lui et, malgré tous ses efforts, il ne s’était jamais senti réellement heureux. Il n’avait ni femme ni enfant et, à quarante-cinq ans, il n’était pas stupide de penser que ses meilleures années étaient derrière lui. Ce que lui proposait Evalgareth n’était ni plus ni moins qu’une seconde chance. Malgré ce qu’elle allait lui coûter, il estima qu’il ne pouvait pas la laisser passer.
Il grimpa sur le bidon et y entra, le cœur serré de la décision qu’il venait de prendre. Cependant, il n’eut guère le temps de ressasser, car, une fois le couvercle reposé, il se retrouva dans le noir complet. C’était inconfortable au possible, la seule position permise étant assis au fond, les jambes repliées contre son torse, et les pieds recroquevillés de travers. Une fois en place, alors qu’il se demandait s’il ne s’était pas trompé en accordant sa confiance si rapidement, les ténèbres cédèrent la place à l’image de l’environnement extérieur, c’est-à-dire la cour de la ferme dans la nuit. C’était exactement comme si le plastique qui le contenait s’était subitement volatilisé, sauf qu’il pouvait toujours en sentir la paroi au toucher. Ce devait être grâce à l’appareil d’Evalgareth, mais il n’eut pas le temps d’y penser. Il se sentit soulevé en douceur et le sol s’éloigna vite, très vite.

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Les chapitres suivants seront publiés selon le calendrier suivant :

Le livre sortira en juin, avec 48 chapitres en tout.