L'invité d'Evalgareth - Chapitre 1 : Une découverte alarmante
Scott Johnson était éreinté, et pour ne rien arranger, cela faisait quatre jours qu’il ne dormait presque plus. Depuis le mois de décembre, les problèmes rencontrés sur le prototype de réacteur nucléaire destiné à la Navy avaient nettement alourdi sa charge de travail. Alors, quand on lui avait amené un caillou sale à expertiser en plus du reste, il l’avait laissé traîner trois semaines dans un tiroir. Qu’on demande au chercheur en chef du Laboratoire National à l’Énergie Atomique de regarder un truc pareil, ça l’avait énervé. Il n’avait pas écouté les informations qu’on lui avait fournies, et avait enterré l’ordre d’expertise sous une pile de notes de service. Relancé à deux reprises pour qu’il donne ses conclusions, il avait fini par confier l’affaire à son adjoint, Steven Bodman. Lui, par contre, s’en était occupé tout de suite, et le lendemain, il était revenu avec plus de questions que de réponses. Depuis, ils avaient abandonné tous les autres dossiers et, moins de quatre jours plus tard, Mickael Coulter, le directeur du laboratoire, organisait en urgence une réunion capitale. Y avait été conviés Phoebe Linney, une haute fonctionnaire du département de l’énergie, Mike Cates, le responsable de la sûreté nucléaire du même département, et Anderson Emmerich, un sous-directeur de la CIA. De facto, la réunion fut placée sous le sceau du secret-défense.
– Bien, ne perdons pas de temps, déclara Cates, agacé qu’on ait modifié son emploi du temps.
Ignorant son intervention, Mickael Coulter débuta la réunion.
– Il y a un peu moins d’un mois, nous avons reçu une petite masse en provenance de l’agence de Seattle. Les recherches, que j’ai effectuées depuis, nous ont appris que l’agent local le tenait lui-même d’un certain Jeff Henkins, le capitaine du Veluga, un navire de la société Submarine Treasures. Cette société est spécialisée dans la récupération des richesses que contiennent certaines épaves anciennes. J’ai pu apprendre de ce Henkins que l’objet qui nous intéresse se situait aux abords immédiats de la carcasse d’une grosse goélette néerlandaise, coulée en Indonésie entre 1850 et 1900. Ce qui a étonné les chasseurs de trésors, c’est que l’objet se trouvait au centre d’une grosse boule de bois aggloméré, d’environ un mètre de diamètre. Une fois dégagé, il leur a paru étrange, et c’est pour ça qu’il est arrivé chez nous. C’est tout ce que j’ai pu apprendre pour le moment. Johnson, à vous.
– Merci. Quand j’ai reçu l’objet, j’avoue que je ne m’en suis pas occupé tout de suite. D’ailleurs, je n’étais pas en possession des informations que vous venez d’entendre. C’est mon collègue Steven Bodman, ici présent, qui l’a étudié en premier. Comme la découverte lui revient, à lui l’honneur.
Bodman le remercia et se lança à son tour.
– Lorsque j’ai eu l’objet entre les mains, il ressemblait à un petit caillou sale. La première chose que j’ai constatée, c’est qu’il collait. Je n’y ai pas prêté attention sur le coup, imputant cet effet à la crasse dont il était recouvert. Une fois propre, il s’est accroché à ma gourmette et j’en ai déduit un peu vite qu’il avait des propriétés magnétiques, que c’était un aimant en somme. C’est quand je me suis souvenu que ma chaîne était en argent que j’ai commencé à me poser des questions. Pour y voir plus clair, j’ai passé le reste de la journée à débarrasser l’objet des matériaux qui était encore agglutinés dessus. Des expériences ultérieures ont montré qu’il s’agissait essentiellement de fibres de bois, du chêne en l’occurrence. Elles étaient très fortement compressées, à tel point que je ne sais pas quelle machine pourrait permettre un tel tassement. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas ce qui a le plus retenu mon attention. En grattant la surface, j’ai pu dégager une pierre blanchâtre, ressemblant à un éclat géométrique, une sorte de pyramide à trois côtés d’environ un centimètre.
Il afficha une image de la pierre sur un écran, et tout le monde vit qu’elle présentait trois faces lisses et une irrégulière, comme s’il s’agissait de la pointe cassée d’un cube.
– Comme vous le voyez, l’objet présente un aspect et une couleur étrange, qui ne m’ont rappelé aucun des matériaux connus. Plus étonnant, j’ai eu la confirmation que c’est bien cela qui attirait ma gourmette. Les fibres de bois, une fois détachées, n’ont montré aucune propriété particulière.
– C’est un aimant… différent ? dit Emmerich.
– Non, ce n’est pas ça, intervint Coulter.
– Cela n’a rien à voir, en effet, continua Bodman. Les aimants n’attirent que les corps ferromagnétiques : le fer, le cobalt, le nickel et certaines terres rares. Il y a aussi le cas particulier de certains alliages de métaux, pourtant séparément non ferromagnétiques, mais nous nous sommes vite rendu compte que la pierre ne correspond à rien de ce genre, car, en fait, elle attire tout. Elle colle à tout ce qu’on lui présente, avec la même intensité. Une feuille, un capuchon en plastique, de la poussière, tout ce que nous avions sous la main y est passé, et les mesures montrent que l’intensité d’attraction est toujours la même.
– C’est un phénomène d’électricité statique ? dit Phoebe Linney.
– Non plus, dit Johnson. Vous pensez bien que nous nous sommes déjà posé toutes ces questions !
Steven Bodman hésita avant de reprendre.
– Nous avons passé beaucoup de temps à observer la pierre, au microscope électronique à balayage notamment, et ce que nous avons découvert nous a fait froid dans le dos, je l’avoue.
– C’est-à-dire ? dit Anderson Emmerich.
– Les structures que nous avons observées à l’échelle nanométrique, et celles que nous suspectons à l’échelle atomique, sont prodigieuses. D’abord, elles sont très complexes, et puis surtout, elles sont si fines qu’elles devraient s’effondrer sur elles-mêmes. Et pourtant, ça tient. L’objet est même particulièrement solide, je m’en suis aperçu en le nettoyant. Par ailleurs, certaines parties de sa surface sont très abîmées, mais d’autres semblent intactes et, ça aussi, ça nous a étonnés. Les effets de l’érosion auraient dû jouer partout, de la même façon.
– Bodman, qu’est-ce que vous essayez de nous dire ? s’énerva le responsable de la sûreté nucléaire.
– Qu’on a affaire à une technologie qui nous dépasse de beaucoup ! lui répondit-il.
– Et vous pensez que ça peut venir d’où ? demanda le directeur de la CIA. Qui pourrait fabriquer un truc pareil et à quoi cela sert-il ?
Le directeur du laboratoire s’éclaircit la gorge, avant de venir au secours de ses chercheurs, devenus hésitants.
– Nous n’avons aucune idée de son utilité, mais ce que nous voulons vous dire, c’est que personne n’est capable de fabriquer ça sur Terre. Et personne ne le pourra probablement avant longtemps.
– Vous nous parlez des petits hommes verts, Monsieur Coulter ? lui dit Linney, avec un sourire sarcastique.
– Écoutez, dit Johnson, je me fiche pas mal que ça vous amuse ! Ce caillou me fait peur. C’est à la fois une merveille et une horreur en puissance. On vous a dit qu’il attirait tout, ça ne vous parle pas ? Il n’y a que des propriétés gravitationnelles qui pourraient expliquer les mesures que l’on a relevées.
Coulter enfouit son visage dans ses mains, montrant bien qu’il avait redouté qu’on en arrive là. Un silence envahit la salle avant qu’Emmerich ne réagisse.
– En admettant que vos observations ne soient pas erronées, je comprends le côté merveilleux, mais pourquoi une horreur pour un objet qui n’a pas l’air plus redoutable qu’un aimant ?
– En gros, dit Johnson, l’intensité de l’attraction gravitationnelle dépend de la masse des corps qui s’attirent. Or, pour les effets observés, ce truc qui pèse moins de trois grammes devrait avoir une masse de six millions de tonnes ! C’est l’équivalent de cent de nos plus gros porte-avions ! En plus, les informations collectées par Mickael laissent penser que cette pierre devait se trouver dans l’eau depuis la fin du XIXe siècle. On peut imaginer qu’elle a perdu une grande partie de son énergie depuis tout ce temps. La présence de la masse de bois qui l’enveloppait s’explique bien, si l’on retient l’hypothèse de la gravité. L’équipe de Submarine Treasures était perplexe quant aux raisons du naufrage de la goélette. Ça pourrait expliquer le trou béant qu’il y avait dans la carcasse du navire. Si c’est bien ce qui s’est passé, on a estimé que l’objet était alors vingt-cinq mille fois plus puissant !
– Vingt-cinq mille fois ? En pratique, ça donnerait quoi ? demanda Emmerich.
Johnson réfléchit un moment.
– Posé sur cette table, il nous attirerait au point de nous réduire en purée, sans même nous laisser le temps de comprendre que nous allons mourir.
Après cela, on aurait pu entendre les mouches voler.
C’est Mickael Coulter qui brisa le silence le premier.
– La raison pour laquelle j’ai voulu cette réunion doit vous paraître plus claire maintenant. Je comprends parfaitement que vous soyez incrédules et, pour être honnête, ça me rassurerait que Johnson et Bodman se soient fourvoyés, mais ce sont des pointures dans leur domaine.
Il fit une pause pour observer l’état d’esprit de ses interlocuteurs.
– Nous n’avons pas le matériel nécessaire pour approfondir les recherches, ici à Richland, ni même dans l’État de Washington et…
Emmerich le coupa poliment, et exprima le souhait d’une entrevue privée avec Linney et Cates. Lorsqu’ils revinrent, le sous-directeur de la CIA reprit la parole.
– Messieurs, il va falloir que nous fassions vérifier vos conclusions. Une équipe va s’en charger, et je vous demande de coopérer au maximum. L’agent spécial Paulson sera là d’ici une demi-heure. D’ici là, je vous prie de ne pas quitter cette pièce.
La décision parut brutale à Johnson, et cela l’agaça de perdre la main sur sa trouvaille. Cependant, des sentiments qu’il ressentit sur le coup, c’est de loin l’apaisement qui l’emporta. Ne plus être seuls, avec Bodman, face à cette boîte de Pandore, calma la trouille grandissante qui l’étreignait. Car les petits hommes verts pouvaient bien faire rire Phoebe Linney, lui, ça ne l’amusait plus. La preuve de leur existence était venue lui sauter à la figure il y a quatre jours, sous la forme d’un petit déchet à la facture et à la puissance inimaginables. Il ne restait plus qu’à espérer que les créateurs de cette chose ne reviendraient jamais la chercher, ou qu’ils ne seraient armés que de bonnes intentions.
***
La CIA leva le camp vingt-quatre heures après l’arrivée de l’agent Paulson. Il emporta l’objet ainsi que Johnson et Bodman vers une destination secrète, et Coulter se demanda si on ne leur avait pas forcé la main. Quoi qu’il en soit, l’agence de renseignements avait mis la main sur tous les objets ayant servi à leurs recherches, des appareils les plus sophistiqués aux outils les plus insignifiants.
Le convoi se rendit sans tarder à l’aérodrome proche de Kennewick, où un C-21 de l’US Air Force les attendait. Les véhicules furent immédiatement embarqués, et l’appareil décolla pour rejoindre la base militaire de Groom Lake, dans le Nevada.
La berline qui transportait Johnson et Bodman sortit du ventre de l’avion-cargo à la tombée de la nuit, pour se diriger vers le hangar où ils étaient attendus. À deux cents mètres de celui-ci, le coffre de la voiture fut brutalement ouvert par une explosion sourde. L’effervescence qui régna alors devant le hangar céda vite la place à la stupeur. La mallette qui contenait la pierre avait été pulvérisée et son contenu était introuvable.
Lorsque l’agent Paulson vint en informer le général Conner qui les attendait, celui-ci ne put contenir son désappointement.
– Vous savez qu’on nous accuse de trafiquer des ovnis, des macchabées extraterrestres et leurs armes imaginaires depuis près d’un siècle ? Or là, on avait une occasion en or d’étudier pour de vrai un truc hors du commun, et il part en fumée juste sous notre nez ! Alors vous savez ce que je pense, Paulson ?
L’agent de la CIA resta silencieux.
– Je pense qu’on se fout de notre gueule ! Démerdez-vous comme vous voulez, mais je veux savoir ce qui s’est passé !
Toute la nuit, des équipes passèrent la voiture-les deux autres véhicules et le tarmac au peigne fin — mais ils ne trouvèrent rien. Même les recherches effectuées au microscope sur les résidus de la mallette le furent en pure perte. On ne trouva pas le moindre fragment, aucune poussière, aucun résidu carbonisé, rien. La pierre s’était purement et simplement volatilisée. Au grand dam du général Conner, il fut également impossible d’expliquer les causes de l’explosion. À part les conséquences de celle-ci, la voiture ne présentait aucun signe de défaut, ni mécanique ni électrique. De plus, rien ne permettait d’affirmer qu’on leur avait tiré dessus. Que ce soit sur le coffre, ou de n’importe quel angle qu’on étudia, la berline ne présentait aucune trace de perforation, pas de trou d’aucune sorte, et la serrure du coffre était toujours verrouillée. Il n’y avait pas non plus de traces de brûlure suspecte, qui aurait permis d’incriminer un laser ou une arme à particule.
Après deux jours de fouilles et d’études minutieuses de tout ce qui avait été collecté, les enquêteurs étaient toujours bredouilles.
Paulson ne s’arrêta pas là pour autant. Il lui restait les deux chercheurs et l’ensemble de leurs notes. L’équipe du laboratoire de Groom Lake fut monopolisée afin d’éplucher leurs résultats, et de vérifier l’étalonnage de tous leurs instruments. À quelques broutilles près, tous les appareils se révélèrent parfaitement opérationnels. Les scientifiques en furent donc réduits à s’étonner de ce qui avait été observé, comme les deux chercheurs avant eux.
Cependant, il y eut tout de même une nouveauté. Alors qu’ils examinaient le cliché agrandit de la pierre, un détail attira l’attention d’un laborantin. En zoomant, il trouva quelque chose, invisible à l’œil nu, qui n’avait pas encore été repéré. Une figure géométrique apparaissait, creusée dans l’épaisseur du matériau. Il s’agissait de deux quadrilatères imbriqués l’un dans l’autre, et d’un point épais.
Les enquêteurs se perdirent en conjecture sur ce que cela pouvait bien représenter, jusqu’à ce que le même laborantin eût l’idée de scanner le dessin et de lancer une recherche d’images similaires sur internet. Le seul résultat jugé identique à plus de 90 % par le navigateur fut la partie intérieure d’un genre de blason d’une famille française.
Paulson jugea cette information à peine digne de s’appeler une piste. Cependant, il ne disposait que de cela pour le moment, et dans ce qui s’annonçait comme une affaire potentiellement insoluble, rien n’était à négliger. Il ordonna donc l’ouverture d’une enquête.
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Les chapitres suivants seront publiés selon le calendrier suivant :
- Chapitre 2 : Une signature remarquée – le 13 mars
- Chapitre 3 : Des réponses dans la nuit – le 10 avril
- Chapitre 4 : L’ombre froide – le 8 mai.
Le livre sortira en juin, avec 48 chapitres en tout.