L'invité d'Evalgareth - Prologue
Des événements qui précipitèrent l’annonce officielle de la découverte de la Terre, deux en particulier furent importants.
Le premier eut lieu, dans le repère temporel local, le 27 août 1883, dans le détroit de la Sonde. À cet endroit, situé en Indonésie, se trouvait alors le volcan Krakatoa, sur l’île de Rakata. Depuis le mois d’avril, le volcan était entré en éruption. Celle-ci avait atteint son paroxysme le 26 août, lorsque de nombreuses explosions eurent lieu, qui engendrèrent des tsunamis meurtriers. Le 27 août à 10 h 02, eut lieu une explosion phénoménale, qui désintégra entièrement le volcan et l’île sur laquelle il se trouvait. Le phénomène resta dans les annales terriennes comme le bruit le plus fort jamais entendu par l’être humain, qui fut audible sur un douzième de la surface du globe.
Des scientifiques purent faire, avant, pendant et après, des observations qui servirent de base aux recherches ultérieures, mais on ne trouva jamais d’explications à cette dernière explosion. De nombreuses théories furent pourtant émises. On envisagea que le volcan s’était enfoncé dans la mer, laissant entrer de l’eau dans la chambre magmatique. L’eau aurait également pu durcir les épanchements de lave, provoquant un bouchon et une montée en pression rapide à l’origine de la déflagration. L’hypothèse d’un effondrement sous-marin faisant une brèche dans le conduit volcanique fut aussi étudiée, ainsi que la possibilité qu’un mélange de laves de compositions et de températures différentes ait pu se produire. Les éléments de preuves retrouvés sur place par les vulcanologues ne purent confirmer aucune de ces pistes, chaque exploration aboutissant à des conclusions contredisant les précédentes. Toutes les études firent donc chou blanc, et ce malgré les avancées technologiques qui virent le jour par la suite. Cent trente années terriennes plus tard, personne ne pouvait encore expliquer pourquoi l’île de Rakata avait été si brutalement désintégrée.
Ce qu’il faut savoir, c’est que deux semaines avant cette catastrophe, des pirates s’étaient emparés d’un navire de la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales. L’abordage se passa au large de Batavia, l’actuelle Jakarta. Leur chef avait imaginé le plan audacieux de repasser le détroit de la Sonde, tout proche, pour s’enfuir. Comptant sur la peur de l’éruption, il espérait que très peu de bateaux oseraient s’aventurer après eux. Cela fonctionna, ils ne furent pas poursuivis. Malgré une mer violente et un ciel assombri par les cendres en suspension dans l’air, ils passèrent sans encombre. Après d’autres péripéties destinées à accroître leur butin, ils rejoignirent leur base située sur l’île isolée de Pulau Enggano, quatre cents kilomètres à l’est du Krakatoa. Ils entraient justement dans l’anse sud de l’île lorsqu’eut lieu l’explosion finale.
Tout se passa très vite, et personne ne comprit ce qui arriva. Ceux qui étaient sur le pont entendirent le bruit d’un choc léger à tribord, semblable à celui d’une pierre qui heurte une planche, suivi de sifflements stridents mêlés à des craquements de bois écrasé et martyrisé, comme si un tronc d’arbre était subitement réduit en miettes. Le tout ne dura qu’une seconde, avant qu’on entende de nouveau le vent souffler dans le gréement. Avec un trou béant de plusieurs mètres dans la coque, le navire coula aussitôt. La surprise fut si vive qu’un seul des pirates put en réchapper, les autres furent entraînés vers le fond. Le rescapé réussit à nager jusqu’à la côte, mais il ne profita pas de sa chance bien longtemps. Il avait à peine posé un pied sur la plage qu’une vague énorme, relique encore puissante des tsunamis de l’éruption, balaya la quasi-totalité de l’île et fit disparaître le dernier témoin de cette étrange affaire. Quand bien même il aurait survécu, personne n’aurait prêté attention aux sornettes d’un repris de justice, en particulier dans cette région crucifiée par le Krakatoa. D’autant qu’on allait retrouver, pendant des mois, des squelettes calcinés sur des radeaux de pierre ponce, flottant à travers tout l’océan Pacifique.
***
Sur Terre, le deuxième événement étrange se déroula à l’automne 1914, à l’extrémité ouest de l’Europe, dans le hameau français de Bellefontaine. Dans la région, la Première Guerre mondiale battait son plein, mais aucun soldat n’eut jamais à se battre dans ce petit havre de paix, même si des combats sanglants se déroulèrent à moins de vingt kilomètres au nord et à l’est. La guerre épargna donc Bellefontaine, mais sa vingtaine d’habitants, des paysans et des bûcherons, n’avait pas moins conscience de sa réalité. Bien qu’assourdi, le bruit des obus et des tirs de mines y était régulièrement audible, et y faisait régner un sentiment d’insécurité palpable.
C’est dans ces circonstances que, le soir du 17 octobre, Marguerite Husson, une petite fille de sept ans, fut subitement terrifiée. De la gerbière du grenier où elle s’était réfugiée, elle vit trois uhlans traverser le village et entrer dans l’église qui jouxtait sa maison. Que faisaient ces cavaliers allemands si loin à l’intérieur des lignes françaises ? Elle ne se posa pas la question. Par contre, sa peur passée, elle voulut tout raconter à son ami Pierre Lorchel, un garçon de neuf ans à l’intelligence vive et au bras déjà solide pour son âge. Après tout, il ne s’était jamais rien passé d’aussi excitant dans le village depuis… depuis toujours, de mémoire de fillette. Elle descendit de son perchoir par l’arrière de la maison, pour ne pas être vue, et en longeant la lisière de la forêt toute proche, elle se rendit chez Pierre. Elle le trouva dans la cuisine avec ses parents, et apprit à tous ce qu’elle avait vu. L’effervescence qui s’ensuivit fut à son comble quand les voisins arrivèrent. Eux aussi avaient vu les trois boches entrer dans la maison du Seigneur. Depuis, on ne les avait pas vus ressortir, et personne ne s’était risqué à vérifier s’ils étaient toujours là. Même s’il n’était pas convaincu que cela puisse les sauver, le père Lorchel rappela que les règles de la guerre étaient sacrées. Les civils n’avaient rien à craindre des soldats ennemis, tant que personne n’irait les titiller. Les villageois jugèrent que la meilleure chose à faire était de se calfeutrer, en attendant que les intrus lèvent le camp. Chacun retourna chez soi pour se mettre en sécurité, et pour vérifier que rien n’avait été volé.
Cette décision ne satisfit pas le jeune Pierre. Il n’était pas insensible aux élans patriotiques de son cœur, renforcés par la propagande efficace que son instituteur véhiculait avec ardeur. Il lui paraissait lâche que son village se préoccupe uniquement de sa tranquillité. Comme son père l’avait suggéré, ces trois Allemands étaient sûrement des espions, et il lui paraissait impensable de ne rien faire pour les empêcher de nuire. Il attendit donc que ses parents aillent se coucher et, armé d’un gourdin, il se glissa hors de la maison.
Son plan était simple. Par un de ses copains d’école, il savait qu’il y avait des soldats français stationnés à Futeau, le village voisin, et il avait l’intention d’aller les prévenir.
Rendu à la mairie à minuit, il dut tambouriner à la porte pour y réveiller l’élu, afin de se faire indiquer où se trouvaient les glorieux défenseurs de la patrie. Quand Michel Roche, encore engourdi de sommeil, comprit ce que son jeune administré désirait, il lui apprit que les fameux soldats français n’étaient qu’au nombre de quatre, et qu’à la rigueur ils auraient pu envisager quelque chose s’ils n’avaient pas été ici pour soigner leurs blessures. Il lui indiqua aussi que les troupes les plus proches étaient à Clermont-en-Argonne, à plus de dix kilomètres au nord-est, et qu’a priori, il ne servait plus à rien d’aller les chercher. Selon lui, les uhlans s’étaient réfugiés dans l’église parce qu’il s’agissait d’un sanctuaire dans lequel on ne viendrait pas les déranger. Il était persuadé qu’ils seraient partis bien avant l’aube, c’est-à-dire avant que l’on puisse revenir les arrêter. Constatant que l’enthousiasme du jeune garçon n’en était pas amoindri, il insista.
– Tu es courageux, Pierre, mais ce que tu veux faire est idiot. Les soldats sont toujours dangereux et les éclaireurs sont de bons soldats. Je ne veux pas que tu fasses de bêtise, alors entre. Je préfère que tu passes la nuit ici. Tu retourneras chez toi demain matin.
Pierre ne s’en laissa pas conter, et prit la poudre d’escampette. Les appels du maire ne servirent à rien, il lui paraissait inconcevable de voir son acte d’héroïsme finir si vite. Pour autant, sa motivation en avait pris un coup et il fit demi-tour d’un pas traînant. Après être sorti de Futeau et avoir dépassé le cimetière, il entra de nouveau dans la forêt pleine des bruits nocturnes. Pas effrayé pour un sou et habitué à l’obscurité, il donna des coups de bâton rageurs au moindre chardon du fossé. À mi-chemin, sa fougue reprit le dessus et il se convainquit qu’à défaut d’arrêter les Allemands, les espionner pourrait se révéler utile. Il fit le reste du chemin en courant, et ne ralentit qu’à la borne marquant l’entrée du village. Il remonta la rue en rasant les murs, aussi silencieusement qu’il le put. En vue de la petite église, il ôta ses sabots pour ne plus faire de bruit. Il ralentit encore, et rechercha l’abri de chaque buisson sur le bas-côté, pour ne pas être repéré. Alors qu’il se dirigeait vers un gros tilleul, depuis les branches duquel il espérait pouvoir regarder à travers un vitrail, un bruissement sourd le fit s’immobiliser.
Quelques secondes passèrent sans qu’il ose bouger, puis des ombres sortirent du flanc de l’église, trois hommes et trois chevaux. Ils avaient dû envelopper les sabots des canassons de toile grossière, car il ne perçut pas le claquement des fers.
Ils s’éloignèrent en direction du haut du village en tenant leur monture par la bride, et ne les enfourchèrent qu’une fois la dernière maison hors de vue, cachés par quelques pommiers. Avec témérité, Pierre les suivit, profitant de toutes les occasions que donne un village pour s’abriter, mais à sa sortie, il en fut autrement. Avec une fougue teintée d’inconscience, il se dit qu’il pouvait faire moins attention puisqu’ils allaient se déplacer plus vite, montés qu’ils étaient maintenant. Son audace se changea vite en peur, lorsqu’au premier détour du chemin, il n’aperçut plus devant lui que les formes sombres et éloignées de deux cavaliers. Il eut beau fouiller les ténèbres du regard, il ne devina la position du troisième que lorsque son cheval le trahit en s’ébrouant. Cette expérience le persuada de ne plus les suivre de cette façon. La direction qu’ils avaient prise et l’encaissement de la vallée à cet endroit, ne pouvait les conduire qu’au carrefour du chemin des bûcherons. Il se décida à faire un large détour pour les y retrouver.
Sa parfaite connaissance de la vallée lui permit d’arriver le premier, bien qu’essoufflé et le pantalon en piteux état. Les soldats ennemis ne tardèrent pas à se montrer, et s’arrêtèrent un moment au milieu du croisement. Ils discutèrent à voix basse, avant d’emprunter le sentier de droite. Cela les mena vite dans une partie de la forêt plus touffue et donc plus sombre.
En restant à distance respectueuse, Pierre se trouva un tas de raisons de continuer à les filer. Peut-être n’étaient-ils que l’avant-garde d’un corps d’armée, dont ils allaient lui révéler la position secrète ? Ou bien avaient-ils volé les plans stratégiques de l’état-major français, qu’il pourrait leur dérober à la faveur d’une halte ? Ou bien encore préparaient-ils une opération d’envergure, en aménageant une cache d’armes dans la forêt ? Il pourrait tout saboter quand il en connaîtrait la position ! En tout cas, il ne vit aucune raison de faire demi-tour, tout cela était bien trop excitant !
Le sentier que suivaient les Allemands devint plus petit et boueux, et, plus loin, ils arrivèrent à une zone encaissée de la combe, où le ruisseau formait des boucles larges et sinueuses. Là, le cours d’eau avait érodé les berges au point de former des petites falaises dans la gaize, ce grès fin et poreux, semblable à des couches friables de terre glaise durcie. À cet endroit, les Allemands se séparèrent, chacun partant dans une direction différente. Pierre les regarda s’éloigner en se demandant lequel il allait suivre, quand il les vit obliquer. Il crut qu’ils cherchaient quelque chose, mais un pressentiment funeste le fit se recroqueviller dans le buisson sous lequel il s’était caché. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre qu’il avait fait une grave erreur en les sous-estimant. Les trois uhlans se dirigeaient calmement vers sa position, et maintenant il était encerclé.
Alors qu’ils n’étaient plus qu’à une vingtaine de mètres de lui, l’affolement le fit bondir hors de sa cachette. Il gagna quelques mètres sur eux en traversant un roncier avec l’énergie du désespoir. Ses poursuivants contournèrent l’obstacle au galop. En lui criant des choses dans leur horrible langue, les uhlans dégainèrent leur sabre. En pleurant de rage et de peur mêlées, Pierre se rua dans le lit du ruisseau, profond d’à peine quelques centimètres à cet endroit, et courut pour sauver sa peau. C’est alors que la berge de gauche s’effondra dans un bruit de fin du monde, et l’emporta au passage.
Lorsqu’il retrouva ses esprits, il était enseveli presque entièrement, et pour autant qu’il puisse en juger, ses trois poursuivants avaient été écrasés, enterrés vivants. Alors qu’il essayait de se dégager, apparut quelqu’un de tout à fait inattendu, quelqu’un qui allait bouleverser sa vie.
Arrivant dans son dos, ce qu’il crut être un jeune enfant vint lui faire face. Déjà surpris, il resta suffoqué par l’apparence de l’être. D’environ cinquante centimètres, il avait l’allure générale d’un adulte en réduction. Ses membres paraissaient difformes, et son visage n’était pas humain. Il était habillé d’une sorte de combinaison moulante. Sur son torse, un dessin géométrique attira l’œil de Pierre.
Ils s’observèrent l’un l’autre en silence pendant un long moment, jusqu’à ce que la gêne et la douleur se rappellent à Pierre. Alors qu’il tentait de se dégager, l’étrange gnome lui tendit une main de quatre doigts. Il hésita avant de la prendre, car, outre sa crainte, il se demanda si cet être fluet allait pouvoir l’aider. Pourtant, il fut tiré de la gangue de terre sans difficulté apparente. En massant ses membres endoloris, il observa son sauveur qui, malgré son gabarit ridicule, n’avait pas l’air d’avoir fait le moindre effort.
– Merci, dit alors Pierre.
Le petit personnage lui répondit par un roucoulement étrange et plaisant. Pierre eut également droit à un genre de sourire avant que la créature ne le contourne et grimpe sur l’éboulement. Il la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle arrive à une grosse souche arrachée par le glissement de terrain. Là, elle se retourna pour lui faire un signe qu’il ne comprit pas, avant de passer hors de sa vue. Le jeune garçon se releva, et entreprit de le rejoindre en trébuchant sur les grosses pierres et la terre remuée, mais quand il arriva sur place, il ne vit personne. Il eut beau fouiller les alentours des heures, il ne trouva rien. Et malgré tout ce qu’il entreprit par la suite, jamais il ne revit le mystérieux lutin. La seule chose qui lui resta de cette rencontre fut le souvenir du motif qu’il avait vu sur le curieux individu. Il le reproduisit de nombreuses fois dans ses cahiers d’écolier, afin de ne pas l’oublier.
Les chapitres suivants seront publiés selon le calendrier suivant :
- Chapitre 1 : Une découverte alarmante – le 13 février
- Chapitre 2 : Une signature remarquée – le 13 mars
- Chapitre 3 : Des réponses dans la nuit – le 10 avril
- Chapitre 4 : L’ombre froide – le 8 mai.
Le livre sortira en juin, avec 48 chapitres en tout.